09/02/2026: Back to Voting, II
Comment garantir l’inutile
Alors que, par la force des choses, il faut revoir la question du mode de scrutin en Belgique à partir de 2027, des cryptographes des universités catholiques du pays ont produit une note technique fouillée quant aux caractéristiques que devrait avoir un nouveau système de vote électronique qu’ils proposent, BeVoting II. Ce rapport, destiné aux spécialistes plutôt qu’aux pouvoirs politiques ou aux citoyens, met cependant de côté la question principale : le vote électronique est-il nécessaire à la démocratie, ou lui est-il au contraire nuisible ?
PourEVA a abondamment justifié sa réponse à cette question primordiale par ailleurs. Néanmoins, nous commenterons ici cette énième tentative technocratique de justifier ce mode de scrutin.
Malgré les indéniables compétences en cryptographie des auteurs de cette étude, ou peut-être à cause d’elles, ce texte pèche par un conflit d’intérêts majeur : ses auteurs vivent de la cryptographie et tentent ici de justifier son utilité dans le cadre de nos élections. Répétons-le : la cryptographie n’a de sens que si l’on accepte l’hypothèse de la nécessité de voter électroniquement.
Partant de là, les auteurs du texte mettent en pièces l’actuel système de vote électronique. On aurait aimé les entendre in tempore non suspecto puisque leurs critiques ne proviennent pas de sauts majeurs dans les connaissances mais seulement de l’application de principes bien connus mais ignorés par les décideurs jusqu’ici.
Faiblesses du système actuel
Il faut « simplifier la gestion et le déploiement du système de vote ». Les auteurs ont relevé les critiques faites à chaque fois par le Collège d’experts. Ils omettent cependant de noter que si tant de problèmes et d’erreurs humaines sont commises, cela tient essentiellement à la nature abstraite des tâches attendues des intervenants. En éliminant certains composants ou en en simplifiant d’autres, on réduira bien évidemment la quantité de problèmes mais on ne les éliminera pas pour autant. Les citoyens appelés à faire fonctionner ou contrôler notre système électoral ne sont pour la plupart ni des technocrates ni des techniciens. On aura beau déplacer les problèmes, il en subsistera tant que les citoyens n’auront pas un contrôle absolu des opérations, ce qui est mathématiquement impossible tant qu’une partie de ces opérations seront cachées dans des « boîtes noires ».
Usant ici d’un américanisme (comme dans d’autres parties de leur texte), les auteurs de cette proposition critiquent « l’accessibilité » au système de vote actuel. Ils signifient par-là que l’utilisation du système actuel de vote électronique est ardue pour nombre de citoyens. Notons ici que, si cet argument est certainement correct, il n’a jamais été étudié sérieusement ni quantifié. On sait pourtant par les rapports informels de nombreux présidents de bureaux de vote et leurs assesseurs qu’il est fréquent que des citoyens, désemparés face aux machines à voter, demandent l’aide du président ou d’un assesseur pour remplir leurs bulletins de vote. Notons ici que la Loi reconnaît implicitement le manque "d’accessibilité" du vote électronique comparé au vote papier. Si l’on se réfère par exemple aux articles 70 et 71 de l’ordonnance bruxelloise, on constate que le premier de ces deux articles prévoit que les personnes en situation de handicap peuvent se faire aider par un proche quel que soit le mode de scrutin. En revanche, le deuxième de ces articles prévoit que toute personne, mais seulement en cas d’usage du vote électronique peut se faire aider par un membre du bureau de vote. Le législateur estime donc que ce n’est pas nécessaire en cas de vote papier mais admet que ça peut l’être lorsque l’électeur est confronté à une machine à voter. Hormis une incantation, on ne lit cependant pas ce que les auteurs proposent comme amélioration concrète à cet état de choses déplorable.
Les auteurs critiquent encore ce qu’ils appellent la « transparence » du système actuel, signifiant par-là que les citoyens devraient avoir le droit de savoir ce qui se cache dans les « boîtes noires ». Ils disent cependant n’importe quoi en prétendant que « la Belgique a été pionnière en matière de publication de ses logiciels de vote ». Nous sommes bien placés pour savoir que cela n’a jamais été le cas. Des fragments de logiciels ont été publiés plic-ploc, presque toujours en retard par rapport à la Loi, et toujours trop tard pour que cela ait un sens. De plus, ces fragments n’ont jamais été publiés d’une manière qui permettrait, même à des spécialistes aguerris, de reconstituer lesdits logiciels et, surtout, de les faire fonctionner en simulant le déroulement d’un scrutin. Cet argument de la publication relève de l’intoxication pratiquée par les responsables concernés pour faire croire à la « transparence » de leurs systèmes parfaitement obscurs. Les auteurs de l’étude sont tombés dans le panneau, ce qui n’est guère étonnant puisque l’on découvre à la lecture de leur document qu’ils se sont surtout intéressés à ce qui se passait en divers endroits des États-Unis mais ont ignoré beaucoup de choses se passant ou s’étant passées en Belgique.
Les auteurs de l’étude critiquent vertement l’absence totale de « vérifiabilité » du système actuel de vote électronique, soulignant ainsi la principale qualité de ce qu’ils proposent pour un nouveau système de vote électronique. On ne peut qu’abonder dans leur sens, du moins comme constatation a minima. On sait en effet que le code QR produit par les machines à voter n’est aujourd’hui vérifiable que par un logiciel fourni par la société privée qui l’a produit : la main gauche vérifie la main droite, mais aucun citoyen ne peut vérifier ce qui est passé d’une main à l’autre (alors qu’il nous était parfaitement possible de vérifier le contenu des codes QR enregistrant nos vaccins contre le covid). Ensuite, seul ce code QR sera pris en compte, s’il est pris en compte. Les développements ultérieurs de l’étude expliquent largement, mais dans une langue totalement hermétique aux non-spécialistes, comme les décideurs et les citoyens, comment cette situation insupportable peut être améliorée.
Enfin, le dernier chapitre de critiques à l’égard du système actuel de vote électronique porte sur l’absence de reporting de tous les incidents qui se produisent lors des scrutins. On sait que les seuls rapports existants aujourd’hui sont ceux du Collège d’experts. Sur base d’échantillons de pertinence variable, ceux-ci rapportent ceux dont ils ont pu prendre connaissance, souvent du seul fait de leur présence physique dans les bureaux affectés, parfois parce qu’ils ont été appelés sur le lieu d’un incident remarquable. Ils y ajoutent à chaque fois leurs recommandations aux décideurs, la principale étant que ceux-ci lisent un jour leur rapport et en tiennent compte. On peut sérieusement douter qu’un reporting amélioré, au-delà de l’effet feuille de vigne, serve jamais à ébranler les convictions des décideurs.
Propositions pour un nouveau système
Ayant abondamment, et avec pas mal de pertinence, critiqué le système actuel de vote électronique, les auteurs du rapport proposent un nouveau système, censé corriger les gros défauts constatés. Répétons-le : les auteurs ne s’attardent pas une seconde à considérer que la meilleure solution pourrait être d’abandonner ce système, pratiquement unique dans les pays démocratiques.
Abandon de l’urne électronique
Ladite « urne électronique » est un parfait exemple d’optimisation technocratique qui n’avait jamais été confrontée à la réalité. Son rôle n’est que de produire, via « l’ordinateur du président », une clé USB qui accompagnera les bulletins, des sortes de tickets de supermarché, vers les bureaux principaux. Sa production décentralisée permet de gagner du temps dans les bureaux principaux, où se fait le dépouillement des bulletins en cas de vote papier. Lesdits bureaux principaux n’ont plus pour vocation, sous la haute présidence d’un magistrat, que d’insérer lesdites clés USB dans un ordinateur et enfoncer la touche Enter (par un fonctionnaire communal).
Les auteurs du rapport ont constaté, comme les Collèges d’experts l’ont fait depuis qu’ils ont été mis en place (lors des élections de juin 1999), que ces urnes électroniques et les ordinateurs des présidents auxquels elles sont connectées, sont une source majeure de dysfonctionnement dans les bureaux de vote, causant souvent des retards, parfois énormes, dans l’ouverture des bureaux. Ils proposent donc, avec raison, de les supprimer et d’envoyer aux bureaux principaux les bulletins produits par les machines à voter, désormais sans clé USB. C’est donc dans les bureaux principaux que seraient dorénavant comptés les bulletins de vote. Afin de faire baisser le coût du vote électronique, dont on sait qu’il est largement supérieur à celui du vote papier, les auteurs proposent que les bulletins produits par les machines à voter soient imprimés désormais sur du simple papier de taille A4 et qu’ils soient traités dans les bureaux principaux où la « mise en œuvre demandera des efforts bien plus limités grâce aux évolutions des scanners à grande vitesse ».
Cette idée est d’autant plus intéressante qu’on ne voit pas ou plus pourquoi les bulletins de vote sur papier A4 devraient être entièrement imprimés par des machines à voter au lieu d’être simplement cochés à la main dans l’isoloir. (Ceci entraînerait une modification de la définition actuelle des « bulletins de vote » mais l’exemple de pays voisins nous enseigne que cela ne présenterait aucune difficulté.)
Notons au passage que les auteurs proposent de renommer les bureaux principaux en bureaux de scanning. Il nous semble qu’il serait nettement moins technocratique de les appeler "bureaux de dépouillement", ce qui permettrait au passage de simplifier les textes de loi. Nos experts parlent d’ailleurs de dépouillement dans leur étude, que le terme soit parfaitement approprié ou non.
Préparation des bulletins de vote à la maison
On ne suppose pas que les auteurs de l’étude se soient inspirés de ce qui se fait en France puisque leur rapport est sorti avant l’introduction de cette possibilité à grande échelle outre-Quiévrain, et qui est bien plus simple là-bas que ce qu’ils proposent ici.
En effet, avec une inspiration de geeks, les auteurs, dans un souci « d’accessibilité » (voir plus haut), proposent de laisser aux victimes de la fracture numérique (?) la possibilité d’imprimer chez eux un pré-bulletin de vote à scanner dans l’isoloir où le vrai bulletin de vote serait alors imprimé avant d’être glissé dans l’urne (mais pas le pré-bulletin qu’il conviendra de mettre dans le sac jaune le dimanche soir…)
En France, si les électeurs décident d’imprimer leur bulletin (sur papier A4 ordinaire) à la maison, c’est ce bulletin qui est glissé dans l’urne, sans gaspillage. Nos experts universitaires n’ont pas découvert ce mode de scrutin aux États-Unis et n’en parlent donc pas.
Audits limitant le risque
Le rapport s’attarde en longueur sur les vertus et les divers modes de procéder à des audits statistiques destinés à limiter le risque d’erreurs à l’occasion de nos scrutins. Les nombreuses références à des expériences menées aux États-Unis sont sans doute passionnantes pour les amateurs de la chose mais un peu ennuyeuses, pour ne pas dire gênantes, pour des Belges, bruxellois en particulier.
Nos fanas des RLA (risk-limiting audits comme on dit dans les universités catholiques) semblent en effet ignorer qu’ils sont déjà prévus dans la loi électorale bruxelloise. On en lira avec intérêt notre expérience dans notre article sur l’Audit citoyen : de la théorie à la pratique. On pourrait certainement améliorer les règles en vigueur à Bruxelles et même les étendre partout dans le pays où l’on pratique le vote électronique, mais il n’est nul besoin d’un nouveau système pour cela. Il suffirait d’appliquer la Loi avec bonne foi à Bruxelles et l’étendre ailleurs. Si cela n’a pas été fait jusqu’ici, on doute que l’étude de nos universitaires cryptographes emporte plus d’adhésion.
Vérifiabilité de bout en bout
L’étude BeVoting II s’étend longuement, mais malheureusement dans une langue seulement accessible aux participants à un Congrès international de cryptographie, sur la question de la vérifiabilité de bout en bout, une caractéristique prônée par le Conseil de l’Europe (et les National Academies américaines pour nos fondus de ce qui se passe là-bas).
En bref, la vérifiabilité individuelle , c’est ce qui permet aux citoyens, pas exactement lambdas, de vérifier que leur suffrage, émis par une machine à voter, a bien été pris en compte. C’est une préoccupation plus que légitime, particulièrement dans le contexte du vote électronique puisque, par la dématérialisation du scrutin, il interroge quant au destin du choix que l’on a tenté d’exprimer.
On ne rentrera pas ici sur les détails fort bien donnés dans l’étude, mais on peut s’interroger sur la taille du public auxquels ils s’adressent. On se trouve de nouveau confronté à une excellente solution technocratique à une question qui ne se pose qu’à cause du mauvais choix fait préalablement, celui des machines à voter. Il faut reconnaître que ce problème existentiel causé par la machine à voter ne peut être soigné que parce qu’on dispose… d’une machine à voter. C’est en effet elle qui génèrera l’information codée qui permettra aux citoyens suffisamment armés de retrouver la présence de leur bulletin (mais pas son contenu) parmi ceux qui auront été pris en compte.
Les auteurs décrivent aussi la vérifiabilité universelle qui, sur base de sondages collectifs (et plus d’initiatives individuelles), permet de vérifier a posteriori, par retraitement des bulletins déposés dans une urne (par un autre moyen que celui du comptage original), que tous ces bulletins ont été bien repris dans les inventaires automatisés produits lors du comptage officiel. C’est une opération qui fait aussi partie des audits limitant le risque mentionnés plus haut.
On notera au passage que nos auteurs, tout en vantant le mérite d’une solution qui permet théoriquement de contrôler que tous les bulletins glissés dans les urnes ont été bien pris en compte, reconnaissent que cela ne permet pas de contrôler que d’autres bulletins n’ont pas été glissés dans les mêmes urnes, faussant ainsi le résultat global des élections en accroissant le nombre de suffrages par « bourrage des urnes ».
Conclusion
L’étude BeVoting II est intéressante en ce qu’elle révèle que des partisans du vote électronique n’ont pas confiance dans la solution utilisée jusqu’ici. Ils prétendent évidemment qu’une solution basée sur leurs préconisations serait bien meilleure, sans ajouter que tout travail mérite salaire, ce qui serait inconvenant.
On en retiendra surtout que, parmi les pistes d’amélioration que ces spécialistes de cryptographie suggèrent quant au vote électronique, les plus substantielles concernent l’usage de papier A4 imprimé sur du matériel ordinaire et lu par des scanners d’une égale banalité. Voilà des pistes intéressantes pour revivifier le vote papier là où on l’a malencontreusement abandonné ces derniers temps.

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